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Flambée des prix de l’énergie : quelles réponses politiques possibles ?


Selon le dernier rapport semestriel de la Banque mondiale : « les prix de l’énergie devraient en moyenne être supérieurs de plus de 80 % en 2021 par rapport à l’année dernière », affectant ainsi considérablement la soutenabilité des dépenses énergétiques, notamment pour les ménages européens.

Ainsi, les prix du gaz naturel et de l’électricité ont connu des progressions vertigineuses. Ceux-ci sont passés de 16 euros le mégawatt par heure, début janvier, à 88 euros fin octobre, soit une hausse de plus de 450 % en moins d’un an. Ensemble, le gaz naturel et le charbon fournissent encore plus de 35 % de la production totale d’électricité de l’Union européenne, le gaz représentant plus d’un cinquième de ce mixe.


Banque mondiale, Bloomberg

Les prix du pétrole brut, quant à eux, ont connu la reprise la plus rapide jamais enregistrée, après l’effondrement des prix au printemps 2020, soit plus de 80 dollars le baril à la mi-novembre (60 % de hausse depuis le début de l’année). Le même scénario s’esquisse pour le charbon, dont les prix ont augmenté de 30 % sur le trimestre et ont presque doublé depuis le mois d’août, en grande partie en raison des perturbations sur l’offre.

Ce contexte explosif fait aujourd’hui peser un risque inflationniste sur les économies européennes et mondiales. En effet, d’après les estimations d’Eurostat, l’inflation dans la zone euro aurait atteint 4,1 % en octobre 2021, contre 3,4 % en septembre 2020.


Eurostat

Cette accélération aurait principalement pour origine l’envolée des prix des matières premières, ce qui est visible en comparant le niveau global d’inflation avec celui de l’inflation sous-jacente (niveau d’inflation hors prix des matières premières agricoles ou énergétiques).

Au regard de son ampleur, cette flambée des prix de l’énergie aura surtout des conséquences importantes sur les coûts de production, mais aussi le pouvoir d’achat des ménages européens, grands consommateurs de gaz naturel, et donc sur la pérennité de la reprise économique.

Les moins aisés en première ligne

La hausse des prix devrait notamment entraîner d’énormes difficultés pour les plus pauvres. En effet, selon la Commission européenne, en moyenne, dans l’UE, les ménages du décile de revenu le plus bas ont dépensé 8,3 % de leurs revenus en énergie en 2018, tandis que les ménages du décile de revenu moyen n’ont dépensé que 6,3 % de leurs revenus globaux. Comme dans toute crise énergétique, ce sont donc bien les consommateurs les plus fragiles qui vont payer les pots cassés.

Face à cette situation, les États membres de l’UE affichent aujourd’hui un certain volontarisme. La France et l’Espagne soutiennent toutes deux une refonte des marchés européens de l’électricité en réorganisant le système actuel, qui fixe le prix de l’électricité en fonction du combustible le plus cher nécessaire pour répondre à la demande prévue. Ce système a pour objectif de lutter contre la spéculation.

L’Espagne a également exigé une approche commune de l’UE, notamment l’achat de gaz naturel pour contrer le pouvoir de marché des vendeurs et la constitution de réserves stratégiques. Le Luxembourg et la France sont également favorables à un éventuel retour à des contrats d’approvisionnement en gaz à long terme pour garantir la stabilité des prix, mais cela exigerait un changement de la politique actuelle de la Commission.

Il est possible que les pays européens, englués dans la défense de leurs capacités énergétiques propres, aient commis l’erreur de supposer que les gazoducs suffisaient à eux seuls à garantir l’approvisionnement en gaz de la Russie. Or, les derniers mois ont montré que les pays dotés d’une vision stratégique et d’un pouvoir d’achat fort, ont pu évincer l’Europe des routes stratégiques d’approvisionnement. Par exemple, la politique de la Russie en Europe, via la gazoduc North Stream 2, évince un très grand nombre de pays, tels que l’Ukraine et plusieurs pays d’Europe du Sud.

La station de réception de Nord Stream 2 à Lubmin, sur la côte allemande de la mer Baltique, constitue le lien logistique entre le gazoduc et le réseau européen de pipelines.
John Macdougall/AFP

Afin d’éviter de futures crises énergétiques et le recours répété à des dépenses d’urgence pour soutenir les ménages, l’Europe devrait ainsi songer à concevoir et mettre en œuvre une stratégie énergétique alternative.

Pour ce faire, elle pourrait utiliser des instruments de marché pour couvrir la volatilité des prix et sécuriser l’approvisionnement, ou conclure des alliances stratégiques avec de grands pays exportateurs comme la Russie, le Qatar, l’Australie ou les États-Unis.

L’utilisation, et la généralisation, d’instruments de couvertures tels que les contrats forward ou futures permettent, pour beaucoup de transactions, d’amortir les contraintes de volatilité. Peut-être serait-il intéressant d’envisager des contrats termes communs à l’échelle européenne, ou de véritables bourses d’énergie collectives, permettant ainsi à des États plus faibles de faire face à la hausse des coûts de leur énergie.

Coûts de production réduits

Ayant tiré les enseignements du supercycle qui a précédé 2008, lorsque la baisse des prix a entraîné une réduction des investissements, l’industrie pétrolière et les marchés des matières premières auraient, semble-t-il, considérablement changé au cours de la dernière décennie.

L’industrie serait devenue beaucoup plus réactive à l’évolution des chocs extérieurs, notamment à travers des projets de production pétrolière à la fois plus réactifs et mieux dimensionnés. Les techniques de forage rapides mises au point pendant la révolution du schiste en 2014-2015 auraient aussi aidé d’autres types d’actifs, y compris les grands projets offshores, à réduire le temps nécessaire à l’obtention de la première huile – dans certains cas, jusqu’à 50 %.

De fait, l’industrie aurait considérablement réduit les coûts en amont depuis 2014 rendant la production commercialement viable à 50 dollars le baril, ce qui n’était pas le cas auparavant. Des prix élevés peuvent encore survenir, mais les producteurs peuvent ainsi agir plus rapidement pour mettre la production en ligne lorsqu’ils augmentent, ce qui limite le potentiel de hausse durable des prix.

L’OPEP+ (l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et leurs dix alliés) apparaît en outre plus agile que son prédécesseur, l’OPEP. Cette agilité découle de réunions plus fréquentes entre ses membres, avec un groupe de surveillance capable de déterminer les niveaux de production beaucoup plus rapidement que par le passé.

Mais combien de temps encore les consommateurs pourront supporter ce temps d’adaptation ? Et combien de temps l’État pourra encore financer des chèques énergie ? Est-ce que la nouvelle géopolitique du gaz ne va pas mettre durablement la Russie au centre de la politique énergétique européenne ?



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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